Vernon Sulivan : l'événement français

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Boris Vian a découvert la langue anglo-saxonne grâce à Michelle Léglise -son épouse- au jazz et aux romans noirs. En 1940, ses auteurs anglais préférés H.G Wells et Lewis Caroll ; Faulkner, Chandler, Hemingway, Caldwell, Bradbury, Van Vogt, Mc Coy pour les américains. Il partage les goûts des Français des années 40 pour les romans américains et, dès la Libération, il collabore à des revues la valorisant.

Le jazz... Il l'écoutait avec ses amis Zazous dans les caves, Le Tabou fut son lieu de prédilection. Dans ce bar se côtoyaient Juliette Gréco, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, et bien d'autres. Il le pratiquait avec ses frères et partageait ses talents à la "trompinette". Son amour pour le jazz le propulse versla revue Jazz Hot qui lui accorde une chronique.  

Le choix du pseudonyme : Vernon Sullivan... Vernon est le prénom du saxo-ténor Vernon Story, mais également à Paul Vernon, musicien de l'orchestre de Abadie. Quant à Sullivan, on relève deux hypothèses, il se réfère soit au patronyme du créateur de "Felix the Cat" : Pat Sullivan, ou, à celui du pianiste de jazz : Joe Sullivan. Selon N.Arnaud, la naissance de Vernon Sullivan vise à :

"Démontrer que le public se délecte de bas morceaux, démontrer qu'une pareille littérature se fabrique industriellement et que c'est pitié d'être aussi crédule et aussi perverti (esthétiquement parlant) voilà ce qu[e Boris Vian] a en tête"

J'irai cracher sur vos tombes utilise "une écriture automatique [qui] voit émerger un style décalé de tous les auteurs américains qu'il avait engloutis pendant plusieurs années (...) Vian trouve un ton habile, conciliant l'aspect commercial et des velléités contestataires à propos de la ségrégation."

Le contexte

En 1946, Jean d'Halluin propose à l'Edition du Scorpion, qu'il a créée à la Libération, Faites danser le cadavre. Ce roman est le premier de René Raymond Brabazon, publié sous le pseudonyme de Chase. Cet éditeur soumettait au public français des oeuvres dont l'action se déroule en Amérique et dont les auteurs n'ont que l'apparence d'un patronyme américain. Ainsi , Sally Mara dissimule R.Queneau et Sullivan, Vian.

Dans la préface de son premier roman J'irai cracher sur vos tombes, Vian expliquait : 

"C'est vers juillet 1946 que Jean d'Halluin a rencontré Sullivan à une espèce de réunion franco-américaine. Deux jours après, Sullivan lui apportait son manuscrit (...) On retrouve dans ces pages l'influence extrêmement nette de Cain (...) et celle également des plus modernes Chase et autres supporters de l'horrible."

Tout le monde crut au subterfuge malgré l'honnêteté affichée. Vian annonçait l'imitation, le pastiche ; pouvait-on vraiment identifier le canular ?

J'irai cracher sur vos tombes naît d'un espoir énoncé par Cain dans sa préface aux nouvelles de Assurance sur la mort en 1942 : "Je voudrais (...) une histoire dans laquelle le meurtre sera le porte-amour comme cela doit être pour tout homme ou femme qui cherche à le commettre".

Le pari fut tenu ; naît alors Sullivan et son scandale. J'irai cracher sur vos tombes met en scène :

"la discrimination raciale comme le moteur de l'exaspération des passions, et illustre la spirale indéfinie de la violence dans une société qui marque ses perversions en affichant un puritanisme hypocrite (...) la violence sexuelle a une fonction dénonciatrice : elle témoigne du fond de violence commun à tous les hommes."

La réception de J'irai cracher sur vos tombes : "l'oeuvre littéraire doit provoquer un choc et engendrer un malaise aussi violent que possible"


Ce roman rencontre un succès immédiat dès sa parution le 21 novembre 1946. Peu après, un meurtre fut commis, et l'on retrouvera sur la table de chevet du meurtrier, à côté du cadavre, le roman ouvert. Le livre de Sullivan présentait la page où le héros exécute ses victimes. Cet assassinat fit enflammer les ventes. On pouvait lire dans la presse :

"HANTE PAR SES LECTURES UN HOMME ETRANGLE SA MAITRESSE en suivant les méthodes de son livre de chevet"

Sullivan devient donc un auteur "pousse aucrime". Son roman devient "le roman qui tue". Certains en font le "Manuel du parfait étrangleur"

D'autres presses abordent le sujet avec humour : "Aux Editions du S.L.I.P, MANUEL DU PETIT PORNOGRAPHE AMATEUR, comportant entre autres, une méthode infaillible, pour traduire l'américain des livres dont l'auteur n'a jamais existé"

C'est  Daniel Parker, Président du Cartel d'Action Sociale et Morale qui le baptisa ainsi. Le Cartel, symbole de la France puritaine, dénonça cette oeuvre, il la considérait comme un roman pornographique, laissant place au sadisme. On le rapproche de H.Miller, lui aussi atteint par la censure due à ce même Cartel. Cette même année une loi amnistie toutes les poursuites contre les oeuvres parues avant 1947. La défaite du Cartel semble évidente jusqu'en avril 1947 date à laquelle un représentant de commerce étrangle sa maîtresse dans un hôtel.

L'interdiction qui pèse sur Miller est ressentie comme une atteinte grave en ces temps de Libération, elle est considérée comme une attitude inadmissible. Entre Parker et Vian la lutte est engagée. Parker s'appuie sur la loi et la morale, Vian utilise son humour acide et grinçant.

Vian tente de défendre Sullivan :"[Miller] n'hésite en aucun cas à faire appel au vocabulaire le plus vif ; il semble au contraire que Sullivan songe plus à suggérer par des tournures et des constructions que par l'emploi de terme cru ; à cet égard, il se rapprocherait d'une tradition érotique latine."

Il pose la différence entre érotisme et pornographie ; le premier se réfère à des sentiments totalement absents de la pornographie : "il n'y a de littérature érotique que dans l'esprit de l'érotomane" lance-t-il à Parker.

Son procès dura 6 ans. Il créa une nouvelle scission dans le monde intellectuel. Les intellectuels dits de gauche réagirent vivement à ces censures dénonçant la liberté de l'écrivain. Certains apprécient l'oeuvre de Sullivan et prennent sa défense objectivement :

"le récit est court, nerveux, vivant, truffé de scènes d'alcoolisme, d'érotisme et de sadisme (...) Editeurs et traducteurs prononcent à propos de M.Sullivan (...) les noms de Caldwell, Faulkner, Miller et Cain. Celui-ci me semble le plus justifié, mais il faut être bien peu sensible aux valeurs pour le mettre sur le même plan que Faulkner, par exemple."

L'acharnement de Vian à défendre Sullivan devint peu à peu suspect. Le Cartel réclame des preuves. Malgré l'existence d'une biographie de Sullivan réalisé par les deux compères : "Sullivan est un américain dont un huitième de sang noir coule dans les veines, mais dont l'apparence est celle d'un blanc ; il est donc un noir qui a franchi la ligne". Cette biographie parcellaire est une preuve de supercherie, comme le révèle les clins d'oeil aux personnages des oeuvres.

Le 26 novembre 1948, Boris Vian passe aux aveux :

"- C'est vous le Nègre ?

-Oui, missié, a répondu Boris Vian."

Il récidivera en 1948 : Les morts ont tous la même peau

Il sera condamné à une amende de 100 000 francs, son livre sera retiré et interdit.

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Je suis charlie

"LA PRESSE FRANCAISE FAIT PREUVE D'UNE PARTIALITE REVOLTANTE ET NE TRAITE JAMAIS QUE DES MEMES SUJETS : LES HOMMES POLITIQUES ET LES AUTRES CRIMINELS" (Vian, of course...)

Auteur, visionnaire... grand homme, à n'en pas douter

Il semble effectivement que les mots doivent toujours se battre pour justifier leur existence. Peut être pouvons nous apprécier simplement la musicalité et les clins d'oeil qu'ils nous livrent.

Ce site vous propose un travail sur les notions de pastiche, parodie... avec beaucoup d'humilité et de simplicité.

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