La "parodie" dans le roman policier noir (2)

La notion de parodie/pastiche selon les biographes de Boris Vian

Jean d'Halluin, ami et éditeur de Vian, disait de J'irai cracher sur vos tombes qu'il s'agissait d'un "pastiche parfait". Dans son article, N.Simsodo analyse Et on tuera tous les affreux et Elles se rendent pas compte comme les romans étant :

"apparemment plus proches du polar (...) Ces deux avatars sont de joyeuses parodies irriguées de pataphysique et d'ironie délirante (...) [Ces romans] mettent en scène le non-sens et la volonté du dérisoire, le goût du délire rigolard."

Simsodo souligne un état d'esprit festif. Cette réflexion essentiellement sur le caractère cynique de Vian et sur son adhésion au groupement particulier, exacerbant ses capacités à rire de tout : la 'Pataphysique.

En 1898, dans Gestes et opinions du Docteur Faustroll, Jarry offre cette première définition :

"La pataphysique est la science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité."

En 1901, Jarry propose une seconde définition de la pataphysique, mot de création collective, selon Ubu, il s'agit d'une :

"assurance à disserter de omni re scibili, tantôt avec compétence, aussi volontiers avec absurdité, mais dans ce dernier cas suivant une logique d'autant plus irréfutable que c'est celle du fou ou du gâteux."

En 1929, René Daumal qui tenait la chronique intitulée "La Pataphysique du mois" dans la Nouvelle Revue Française, écrivait :

"Je soutiens et je sais que la 'Pataphysique n'est pas une simple  plaisanterie. Et si à nous autres pataphysiciens  le rire souvent secoue les membres, c'est lerire terrible devant cette évidence que chaque chose est précisément (et selon quel arbitraire !) telle qu'elle est et non autrement, que je suis sans être tout, que c'est grotesque et que toute existence définie est un scandale."

Pour lui, le rire du pataphysicien est "la seule expression humaine du désespoir".

L'appartenance de Boris Vian à la 'Pataphysique n'est donc pas surprenante ; même s'il se refusait à appartenir à un mouvement littéraire ou philosophe quelconque :

"Boris Vian , rebuté par un certain dogmatisme dont le surréalisme avait de tout temps été entouré, émanant totalement de celui qu'on appelait le "Pape" du surréalisme, et sans doute par refus de "s'engager" dans une voie définie, est toujours resté en marge du mouvement, aurait des membres duquel il aurait pu en fait facilement se joindre (ce qu'il fit d'une manière indirecte en s'associant au Collège de 'Pataphysique, qui comptait à ses débuts de nombreux ex-surréalistes."

D'ailleurs, lors de leur réunion, il arborait fièrement deux insignes de Promoteur Insigne de l'Ordre de la Grande Gidouille.

De plus, la conception de Et on tuera tous les affreux tient des jeux surréalistes des petits papiers :

"qui consistent, selon des règles diverses, à former à plusieurs une phrase introuvable ; la première qui ait été obtenu par ce procédé : "le cadavre exquis boira le vin nouveau"."

De nos jours le terme de 'Pataphysique est synonyme d'"absurde", de "bizarre".

Aucune de ces deux approches des biographes de Vian ne distinguent clairement la limite ou la différence entre les notions de parodie et de pastiche.

Dans sa thèse sur Boris Vian, Rybalka utilise le terme de parodie pour les titres. En effet, il remarque que J'irai cracher sur vos tombes et Elles se rendent pas compte sont des titres parodiques dans la mesure  où le premier se réfère au livre de Job, XIII, 14 : "J'ai pris ma chair entre mes dents et j'ai mis mon âme dans ma main", le second rappelant la prière christique "[Pardonnez le] car ils ne savent pas ce qu'ils font".

Ces remarques postulent un rapport ironique de Boris Vian à la religion. Cet esprit se retrouve dans l'Arrache-coeur, lorsque le curé doit "vendre" sa messe en proposant "un spectacle de luxe" dans une église où l'on découvre "Jésus se tapant un livre de rouge".

Cette forme comique s'apparente au burlesque qui désigne :

"l'explication des choses les plus sérieuses par des expressions tout à fait plaisantes et ridicules, il s'agit d'un style bas"

Ce style bas, ce renversement es valeurs annonce la notion carnavalesque chez Bakhtine que nous aobserverons parallèllement à la notion d'imitation.

On peut soutenir que cette parodie par les titres est satirique. Pour Rybalka, Et on tuera tous les affreux est le roman le plus parodique, mais il ne marque aucune définition exacte de cette dénomination.

Si l'on poursuit ce cheminement, nous remarquons que ces constats s'appliquent également à l'onomastique. En effet, dans Et on tuera tous les affreux, le personnage principal : Bailey, est l'homonyme du détective de Chase dans : Pas d'orchidées pour Miss Blandish, et Douze chinetoques et une souris.

La ressemblance s'en tient à cet unique point puisque le Bailey de Sullian est beau, riche et joue l'apprenti détective, alors que celui de Chase est physiquement insignifiant mais, s'affirme en tant  que privé reconnu depuis le démantèlement de la bande Grisson dans Pas d'Orchidées pour Miss Blandish.

Nous avons également noté la ressemblance patronymique de Dan Parker,personnage, et  DAniel Parket, président du Cartel d'Action morale.

A propos de Et on tuera tous les affreux, Lapprand remarque :

"Plusieurs personnes de l'entourage de Boris Vian présentes dans la fiction, comme si Sullivan retrouvait le Vian de Vercoquin et le Placton , roman dans lequel ce procédé narratif était abondamment amployé : il s'agit de Mike Bokanski, JEff Devay, Ozeus Pottar, Markus Schutz et Douglas Truck, qui sont les  transpositions respectives de : Michel-Maurice Bokanowski, JEan-françois Devay(...), Ozeus Pottar (...), Marcel-Paul Schutzenberger, et enfin Alexandre Astruc."

Traductions et pseudo-traductions

Lapprand propose une autre application des termes de parodie/pastiche, plus proche de la théorie de Genette. Dans sa biographie critique, il oppose les traductions parodiques auxpastiches des pseudo-traductions.

Il rappelle que dans une traduction :

"En principe le traducteur doit s'effacer au maximum derrière sa traduction et ne pas intervenir personnellement."

Son travail propose de mettre en avant les interventions personnelles de Boris Vian dans ses traductions de Chandler :

"Vian empreint sa traduction d'une certaine dimension parodique, en y insérant çà et là des passages librement interprétés, voire rajoutés, faisant ainsi à l'occasion glisser le régime de la transposition de "sérieux" à "ludique" et rapprochant ainsi inexorablement ses traductions  (parodies) de ses pseudo-traductions (pastiches)."

Le syntagme "pastiche de pseudo-traductions" signifie que les romans ded Sullivan traduits par Vian ne sont que des pastiches du genre policier. Nous analyserons cette proposition après avoir expliqué la pratique hypertextuelle selon Genette.

Lapprand constate ainsi une vingtaine de passages parodiques dans la traduction du roman de Chandler : La Dame du Lac . Il les classe selon les trois types suivants : l'amplification marque l'exagération, l'interprétation ludique souligne une intervention personnelle, et l'emploi d'un terme inattendu ans la traduction d'un roman policier américain : 

"Amplification : "A hangover like seven Sweden" > "une gueule de bois de vingt-cinq Polonais" ; en français populaire on dit "saoul comme un Polonais, cependant Vian est le seul responsable du passage de 7 à 25 individus (...) 

Interprétations ludiques : "He wore the same clothes he had worn that afternoon, with the addition of a leather jerkin wich must have been new once, say about the time of Grover Cleveland's first term." > Il portait le même vêtement que dans l'après-midi, avec en plus, un blouson de cuir qui devait avoir été neuf, disons du temps d'Abraham Lincoln ; le changement de président des Etats-Unis pourrait à première vue s'expliquer par le fait que le premier serait quasiment inconnu pour les Français, alors que le second serait plus évocateur pour un lecteur français. Or, il se trouve que Chandler a délibérément choisi Cleveland parce qu'il a été un président relativement insignifiant dans l'histoire des Etats-Unis. Vian respecte approximativement la datation mais détruit l'effet visé.

Emploi d'un terme inattendu : "Course we know" > "turellement qu'on le sait" ; malgré le souci de respecter l'aphérèse (...) "turellement" évoque (...) davantage un personnage de Raymond Queneau. CE terme inattendu devait provoquer un effet de comique chez le lecteur des années 40..."

 Ces interventions personnelles du traducteur ne sont pas condamnables, G.Genette cite ainsi Paulhan :

"il faut obtenir du lecteur qu'ilsache entendre en cliché la traduction comme avait dû l'entendre le lecteur, l'auditeur primitif, et à tout instant revenir de l'image ou du détail concret, loin de s'y attarder."

Ainsi, toute traduction est une pratique hypertextulle assimilable à la parodie la plus neutre. La présence de Vian dans ses traductions est donc naturelle ; de plus, Vian et ses traductions ont participé au développement du romanpolicier en France.

Lapprand reconnaît "un travil sur le langage (...) tout en restant dans l'ensemble fidèle au texte américain". Il note cependant que cette préatique est le refus d'endosser totalement le rôle de traducteur et reflète un trait de caractère de Boris Vian


L'objectif des textes imitatifs

Deux conceptions s'opposent : l'imitation dénigre ou, admire.

En relevant la définition de Abastado, nous avons remarqué que, pour lui et Dutruch, la parodie/pastiche est une forme de valorisation tu texte imité.

Pour le formaliste russe, la parodie - ou pastiche - a un but négatif vis-à-vis de l'oeuvre originelle : 

"Il y a parodie/pastiche lorsque la denudation s'accompagne d'un effet comique ou qu'elle cherche à ridiculiser l'école littéraire opposée, à détruire son système créateur, à le dévoiler."

Cette citation révèle deux points importants : l'effet et le but. Le comique, le rire sont présentés comme intrinsèques aux notions de pastiche et de parodie, lesquelles semblent indifféremment liées. La notion de destruction est intéressante ; elle s'inscrit ici dans un réseau lexical du déni : "dénudation", "ridiculiser", "détruire", alors le couple parodie/pastiche apparaît comme des tes textes fondamentalement nihilistes.

Cette proposition de Tomachevski rebondit sur la création. La parodie/pastiche devient alors un exercice de style satirique, en levant le voile, en révélant le système de création de l'oeuvre initiale. On peut comprendre également que la parodie permet la naissance de nouveaux textes, de nouveaux genres. Mais, à aucun moment ce formaliste ne fait référence à l'auteur créateur, ni aux notions de pastiche/parodie.

Ainsi l'école des formalistes russes soulèvent essentiellement le rapport des changements de forme dû à l'interaction des oeuvres. Cette notion nous renvoie au dialogisme de Bakhtine. Pour ce dernier, tout oeuvre entretient une relation avec l'idéologie, l'esthétique, la société et la lecture qui en est faite.

"Sur toutes ses voies vers l'objet, dans toutes les directions, le discours en rencontre un autre, "étranger", et ne peut éviter une action vivre et intense avec lui".

Pour lui :

"Le rôle du pastiche littéraire dans les variations romanesques prédominantes de l'histoire du roman européen, fut très grand. On peut dire que ses principaux modèles et variantes virent le jour au cours d'un processus de destruction parodique des anciens mondes romanesques."

Une fois deplus, la notion de destruction s'accompagne de celle d'un renouveau. Cependant pour Bakhtine, la parodie contemporaine n'a plus le pouvoir régénérateur de la parodie médiévale.

écriture Analyse Littéraire oeuvre de référence Pastiche/Parodie/Canular Roman Policier Noir polar Pataphysique

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

Je suis charlie

"LA PRESSE FRANCAISE FAIT PREUVE D'UNE PARTIALITE REVOLTANTE ET NE TRAITE JAMAIS QUE DES MEMES SUJETS : LES HOMMES POLITIQUES ET LES AUTRES CRIMINELS" (Vian, of course...)

Auteur, visionnaire... grand homme, à n'en pas douter

Il semble effectivement que les mots doivent toujours se battre pour justifier leur existence. Peut être pouvons nous apprécier simplement la musicalité et les clins d'oeil qu'ils nous livrent.

Ce site vous propose un travail sur les notions de pastiche, parodie... avec beaucoup d'humilité et de simplicité.

N'hésitez pas à intervenir... 

×