Contrat de Pastiche et Tradition gauloise

Les deux derniers romans sullivanesques, plus que des formes hypertextuelles, s'inscrivent dans la tradition gauloise, c'est-à-dire qu'il y a réappropriation française d'un modèle américain. Cette forme fait écho au carnavalesque, et adopte l'humour bas. Ces romans mettent en scène le rire renversant et les corps carnavalesques analysés par Bakhtine. Ces romans seraient selon les termes de Bakhtine des "stylisations parodiques".

"Il existe un autre type de [stylisation ] où les intentions de langage qu'il représente ne s'accordent point avec celle du langage représenté, lui résistent, figurent le monde objectal véritable, non à l'aide du langage représenté, comme point de vue productif, mais en le dénonçant. Il s'agit de la stylisation parodique

Or celle-ci ne peut créer l'image du langage et le monde qui lui correspond, qu'à la seule condition qu'il ne s'agisse pas d'une destruction élémentaire et superficielle du langage d'autrui, comme dans la parodie rhétorique. Pour être substantielle et  productive, la parodie doit justement être une stylisation parodique : elle doit recréer le langage parodié comme un tout substantil, possédant sa logique interne, révélant un monde singulier, indissolublement lié au langage singulier."

Bakhtine appelle stylisation "l'interrelation dialogisée des langages", c'est-à-dire que deux langages s'éclairent l'un dans l'autre. La "stylisation directe" est l'explication d'un discours par un autre sans le travestir, alors que la "stylisation parodique" marque une absence de reconnaissance des énoncés entre eux.

Les romans Et on tuera tous les affreux et Elles se rendent pas compte apparaissent comme des romans destructeurs, et, ainsi créateurs d'une nouvelle forme romanesque. On retrouve l'idée énoncée par Abastado : "un travail de sape (...) qui correspond à une négation".

Le rire libérateur dont parle Bakhtine n'apparaît pas uniquement à travers la parodie textuelle, mais également à travers une mise en scène langagière renversant ainsi les valeurs. Ce système est largement représenté dans le carnaval et à travers le règne des corps grotesques.

Cette forme carnavalesque se repère aisément dans Et on tuera tous les affreux et Elles se rendent pas comte ; la mise en scène des corps se révèlent à travers :

  • le viol de Bailey : ce personnage qui met un point d'honneur à conserver sa virginité jusqu'à la veille de sa majorité et, qui appelle sa mère à son secours, provoque le rire. Ce rire est bien dû au renversement des valeurs : "l'homme naïf possédait par une femme à la force herculéenne.
  • l'éloge de la laideur : le renversement des valeurs passent par l'apparence physique ; l'agréable, le désirable est le laid, l'horrible, le répugnant. Aucun sentiment, une vraie mêlée sportive ; étrangement la femme agit mais reste malgré tout, à travers les propos de Mike, un personnage faible. Ici, le topos de la femme fatale atteint son paroxysme tant par l'acte que par la parole. Dans ce roman on explicite ce qu'on laisse penser dans tous les autres romans policiers américains qui dénoncent la vamp.
  • le travestissement de Deacon : le travestissement de l'homme en femme est l'image carnavalesque par excellence. Cette image semble cependant détournée, ici elle marque une volonté de vengeance, alors qu'elle honore la femme. C'est le grotesque de cette image qui fait rire.

Toutes ces scènes représentent le corps grotesque et sont autant de points qui révèlent le renversement des valeurs varnavalesques. Le corps grotesque est : "toujours en état de construction, de création (...) il absorbe le monde et est absorbé par ce dernier."

Selon Bakhtine, le carnaval est un lieu où les improvisation,s les échanges, les répliques du langage, sont à la fête. Le carnaval est un spectacle où les limites qui séparent interprétes et spectateurs sont effacées par l'exaltation de la vie. Le rire éclate sans retenue :

"combinant en lui, par sa puissance parodique -nul objet ne peut lui opposer son sérieux ou sa sociabilité -, la mort et la résurrection, la négation (ironie), l'affirmation (rire de jubilation). Un rire lié à une vision du monde."

Tout élément négatif connaît son double positif. Le carnaval met en scène la joie du changement qui s'oppose ai sérieux officiel, reflet de l'existence et de l'organisation sociale ; il est libération.

Cette libération passe par la parole et, par extension, l'acte d'écrire. En effet, la conception de la parodie chez Bakhtine est avant tout une revalorisation du grotesque :

"Ce persiflage semble arracher le discours à son objet, les séparer et montrer que tel discours direct d'un genre (...) est unilatéral, borné et ne peut épuiser son objet ; la parodie oblige à percevoir les aspects de l'objet qui ne se casent pas dans le genre, le style en question. L'oeuvre qui parodie et pastiche introduit constamment (...) le collectif du rire et de la critique."

Vian/Sullivan répond à cette conception par les thèmes décrits mais aussi grâce à cette dualité, cette confrontation auctoriale.



La mort de Sullivan

Si l'on accepte la proposition de Calvino que tout auteur projette une partie de lui-même dans son oeuvre :

"Ce n'est jamais qu'une projection de soi que tout auteur met en jeu dans l'écriture, et ce peut être la projection d'une vraie part de soi-même comme la projection d'un moi fictif. (...) L'auteur est un auteur dans la mesure où il (...) s'identifie à cette projection de soi au moment où il écrit."

Alors Sullivan est une partie de Vian.

Il apparaît ainsi une mise en abyme du travail d'écriture :

"C'est sans doute un des points de rencontreessentiels avec le roman contemporain qui met en scène le travail d'écriture, qui écrit dese romans sur des romans qui s'écrivent, qui montre l'écriture à la quête du sens. (...) certains romans restent au premier niveau et sans grande originalité, d'autres le font de façon ludique (voir les parodies et les pastiches)."

Cette mise en abyme permet à l'auteur réel d'exprimer ses propres sentiments. Comme nous l'avons remarqué, des thèmes vianesques sont présents dans l'oeuvre sullivanesque.

Or la reconnaissance littéraire s'attarde sur Sullivan et non sur Vian, le personnage dépasse son créateur. Si Vian a pu s'identifier à cette projection, il n'a su en assumer la responsabilité. Cette prise de conscience des renversements de valeurs explique le travestissement imaginaire créé avec Et on tuera tous les affreux. Ce travestissement permet de tuer un personnage devenu fort encombrant et révèle un réel problème de recherche d'identité chez Boris Vian.

Ainsi, les thèmes vianesques du double, des frères ennemis, de la quête d'identité se retrouvent dans cette double exoistence : Vian vs Sullivan. Dans sa thèse Rybalka soutien que Vian, grâce à Sullivan, développe des angoisses existentielles, qu'il n'aurait jamais révélées autrement :

"Vernon Sullivan nous aide à comprendre Boris Vian ; leurs oeuvres sont non seulement inséparables, mais complémentaires. Esthétiquement moins valables, Sullivan est plus explicite sur le plan psychologique ; dissimulé derrière son pseudonyme, croyent écrire des canulars, Vian nous a livré en réalité ses obsessions les plus secrètes."

Malgré une aversion réelle à l'égard de la psychanalyse, mise en scène avec le professeur Jacquemort de L'arrache-coeur, lorsqu'il cherche à se remplir en "psychosant" un chat, Vian semble à la recherche de lui-même. Son oeuvre est violente dans la mesure où elle touche à la vie sous toutes ses formes : physiques ou morales.

Dans L'arrache-coeur, Jacquemort remplira sa  "capacité vide" en prenant la place de La Gloïre, pharmakôn du village. Il semble alors que la reconnaissance de soi passe par l'acceptation du monde dans sa globalité. Boris Vian l'aurait-il accepté avec ce dernier roman ?


Bakhtine Analyse Littéraire Roman Policier Noir Pastiche/Parodie/Canular Pseudonyme Bakhtine Abastado écriture Carnaval

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

Je suis charlie

"LA PRESSE FRANCAISE FAIT PREUVE D'UNE PARTIALITE REVOLTANTE ET NE TRAITE JAMAIS QUE DES MEMES SUJETS : LES HOMMES POLITIQUES ET LES AUTRES CRIMINELS" (Vian, of course...)

Auteur, visionnaire... grand homme, à n'en pas douter

Il semble effectivement que les mots doivent toujours se battre pour justifier leur existence. Peut être pouvons nous apprécier simplement la musicalité et les clins d'oeil qu'ils nous livrent.

Ce site vous propose un travail sur les notions de pastiche, parodie... avec beaucoup d'humilité et de simplicité.

N'hésitez pas à intervenir... 

×