L'Arrache-Coeur : Jacquemort, un psychiatre vide (2ème partie)

Ce monde où les valeurs sont inversées voire inexistantes, est révélé par Jacquemort, un étranger. En retraçant le portrait de ce personnage, nous découvrirons qu'il s'apparente à un animal sensé et sensible parce qu'il n'a pas de passion.

Le premier élément descriptif est la "barbe rousse [de ce ] psychiatre presqu'immédiatement suivi de "ses petits yeux bleus [qui] brillaient dans le soleil de la chambre". Dès le début de l'oeuvre, ce psychiatre qui "se frotte les mains" à l'idée de psychanalyser , fait figure d'ogre. Bien qu'aucun élément du texte ne le confirme, Jacquemort acquiert dans l'imagination du lecteur une grande taille car il voit tout, et par extension, surplombe tout. Pourtant par sa fonction et l'allure générale, il s'assimile à un rédempteur, il se présente également comme l'image défigurée et pervertie du père. Il est un monstre, lieu de métamorphoses, d'où la victime doit sortir transfigurée. Jacquemort est donc une caricature physique du psychiatre.  (on ne peut que constater la présence de Vian et de l'idée qu'il avait des psychiatres en général derrière ce portrait).

Chacun des sens physiques de ce personnage est mis en action. Ainsi , comme le remarque P.Birgander dans Boris Vian, romancier, "plus d'une confrontation de Jacquemort se résume par une sensation olfactive ; peu importe si l'autre est présent ou absent cela montre que l'imagination peut servir à rappeler ne odeur aussi bien qu'une vision proprement dite. Dans l'ensemble, l'olfactif se manifeste le plus souvent dans la relation homme/femme et toujours dans cette direction là". En général ce que Jacquemort sent est de l'ordre de l'intime, ce qu'il voit, tient de la monstration voire de la dénonciation.

De celui qui voit, Jacquemort devient très naturellement un voyeur. Il s'agit d'une franche persversion puisqu'il assiste pour sa propre satisfaction et sans être vu à deux scènes érotiques. Ce vice n'a d'autre fin que de le remplir. En effet, "le petit Jacquemort[est] comme une capacité vide(...) il n'a que gestes, réflexes, habitudes." Il objective autrui en le regardant, afin d'éprouver des sensations qu'il pense ignorer. Ce voyeurisme traduit également l'importance de la forme, en l'occurrence, le corps de l'autre : "Cette simplicité monacale titillait en Jacquemort l'athée lubrique épris de chair brute". Il s'agit donc du portrait d'un homme qui s'assimile -physiquement- une fois encore à l'animal,mais qui appartient à l'espèce humaine "grâce à" sa perversion. Malgré tout, Jacquemort se disingue des villageois par une animalité sensée et sensible.

Jacquemort n'éprouve aucune passion, aucun intérêt pour les créatures féminines qu'il côtoie : la nurse, la bonne du maréchal-ferrant. Ce psychiatre espère réaliser une "psychanalyse intégrale" mais se heurte à l'incompréhension : "...quand est-ce que je vous psychanalyse ? Elle rougit(...) On peut pas faire ça maintenant avant d'aller à la messe..., dit-elle pleine d'espoir". On peut douter à juste titre de la bonne volonté de Jacquemort quant à son entreprise puisque durant cet épisode "il avait revêtu ses habits sérieux et se sentait gêné comme un acteur en costume sur une scène vide". Cette gêne vestimentaire disparaît avec l'apparition et la mise en acte du désir de sexualité animale trahit par la position même. 

Derrière ce portrait se cache l'illustration, toujours caricaturale, de la psychiatrie.Freud insistait sur l'importance de la sexualité chez l'homme et la révélait comme fondement de toute psychanalyse. C'est pourquoi pour Jacquemort, cette capacité vide peut se remplir de tout et de n'importe quoi. Ainsi, le premier être qu'il psychanalyse sera un gros chat noir : l'une des seules personnes qui l'eussent approuvé". CE dernier deviendra l'"enveloppe vide" au profit de Jacquemort que l'on voit bondir, "croquer sans hésiter la tête d'un poisson frétillant", "se pass[er] la main sur l'oreille, d'un geste félin" et qui se fait offrir au repas des petites "chatteries". Sa sexualité bestiale et son animalité s'accentuent par l'indistinction qu'il fait entre femme et femelle : "Jacquemort admira ses belles fesses rondes, son dos un peu en creux", l'objet de sa contemplation est, ici, un cheval. Ce jugement n'est autre que le reflet des rapports qu'il entretient avec son propre corps.

Ce personnage parle de lui à la 3ème persone ; il se déshumanise et grâce à la psychanalyse, il veut "réaliser une espèce d'identification" : il s'agit d'un transfert de la personnalité par l'interaction des corps. Le corps d'autrui est également objectivé ; il détermine les villageois par un pronom impersonnel : "on", puis simplement "Les gens" et enfin "des sujets". L'autre demeure un cobaye, expérimentable. Jacquemort n'éprouve pas plus de respect pour le corps d'autrui que pour le sien, juste une certaine curiosité. Comparer son être entier à une capacité vide, confère à son corps une place secondaire : il devient un trou noir dans lequel on se perd. Si ce personnage est d'"une élégance follement simple" lorsqu'il revêt ses "habits sérieux", il se sent gêné comme un acteur en costume sur une scène vide. C'est l'image du comédien, de l'homme qui se cache, qui ne montre pas son corps. Ici, la conscience, l'esprit, n'accepte pas son image corporelle ; le corps reste une matière encombrante ; les habits, comme la solitude, pèsent. Cet homme joue la comédie avec son corps et son esprit, et cela le dérange. Il y a vériatblement mise en péril du corps. De fait, s'il accepte ses besoins physiologiques, Jacquemort ne se considère pas comme une personne à part entière : "je ne parlerai plus de moi qu'à la troisième personne". Cette déclaration pointe le dédoublement, la dislocation entre corps et esprit, puisqu'il éprouve la nécessité de saisir sa réalité en prenant le recul de l'écriture.

Jacquemort bouge, il bouge tout au long du roman, inépuisable, il cherche. Face à la violence sur les animaux, au massacre des arbres, ilse détourne et fuit. Lorsqu'il agit ce n'est que pour servir son dessein. Lorsqu'il ré-agit toujours très violemment, il reflète son incapacité dans l'action, son impuissance face à ce qu'il voit. Son intelligence paraît le berceau de sa sensibilité ; être sensible, c'est reconnaître le mal infligé à autrui.

Cet homme sans passion qui joue avec la transparence est donc un être sensible.Il se construit des raisons d'être, donne lui-même dse raisons à sa vie. Cette expérience, Jacquemort la reproduira sur La Gloïre : seul être humain qui a accepté la psychanalyse. Une fois analyse, Jacquemort assimile toute cette histoire et semble être devenu un homme. Or, un homme avec tout son passé, ne peut qu'être opaque, puisqu'il cache ,rejette des choses.

Jacquemort vampirise tout ce qu'il touche, il phagocyte littéralement autrui. Il prend en plein visage toutes les passions, les personnalités. Agir en vase communiquant, vider les autres afin de se remplir, ne lui pose aucun problème de conscience, dans la mesure où il estime n'en être doté d'aucune. Cependant, sous un angle psychanalytique, la conscience "perçoit les états de tension pulsionnelle et les décharges d'excitation sous forme de qualité plaisir-déplaisir".  C'est également la faculté de connaître sa propre réalité et de juger cette connaissance. Il semble intéressant de constater que Jacquemort n'a pas de conscience psychologique immédiate alors qu'il est capable de porter des jugements de valeur sur ses actes et ceux des autres. Sa conscience morale est donc essentiellement sensible.

Cette quête doit éveiller sa conscience. C'est pourquoi Jacquemort agit, son activité le métamorphose peu à peu. La parole, les écrits, apparaissent comme libératoires. Cependant il affronte refus et incompréhension, ce qui traduit l'acte de parole en acte mensonger. La seule objectivité reste alors son propre corps qui s'imprègne, la parole devenant pure subjectivité. Et c'est pourtant à travers elle qu'il pourrase réaliser, cette action le transformant en être éminemment social.

Dans la dernière partie du roman, il demeure souvent seul, menant une véritable introspection comme le révèlent ses monologues intérieurs ; cette réflexion est un prétexte, un remède contre l'ennui. Il comprend quêtre homme, signifie se construire, vivre sa propre histoire et non celle d'un autre, qu'il ne peut assimiler sensations et sentiments qui ne lui sont propres ; toute la honte de ses basses actions, il ne la déchargera plus sur La Gloïre : "Ce n'était plus le vieux. C'était un drôle de type vêtu de loques comme l'autre, mais avec une barbe rousse". La place du seul être humain sensé et sensible de ce monde cruel. Ce personnage qui dès le début du roman est en péril physiquement lorsqu'il gravit la falaise mais également par son onomastique, se révèle à présent un homme mrt pour avoir su éveiller et affronter sa conscience.

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"LA PRESSE FRANCAISE FAIT PREUVE D'UNE PARTIALITE REVOLTANTE ET NE TRAITE JAMAIS QUE DES MEMES SUJETS : LES HOMMES POLITIQUES ET LES AUTRES CRIMINELS" (Vian, of course...)

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