L'Arrache-Coeur : l'Homme... l'égal de l'Animal (1ère partie)

Chez B.Vian, l'humanisation est loin d'être métaphorique. Nombre de ses oeuvres : L'Ecume des JoursL'Herbe Rouge, Le Loup-Garou, pour ne citer que les plus connues, participent de cette mise en scène à laquelle l'Arrache-Coeur ne peut échapper. Dans L'Herbe Rouge, le chien de Wolf, au nom révélateur : le Sénateur Dupont, est un animal capable de tenir une discussion avec son maître. Cette égalité est présente dans le prénom même du personnage puisque Wolf en allemand désigne le Loup. L'évocation d'un homme-loup se retrouve dans la nouvelle Le Loup-Garou où l'on découvre l'"héritier d'une lignée de loups civilisés, Denis se nourriss[ant] d'herbe et de jacinthes bleues", qui se fera mordre par le mage Siam, un loup-garou, et, sera amené à vivre dans le monde des hommes en se dotant la journée de la parole. Quant à la souris de Colin dans L'Ecume des Jours manifestement douée d'une vie intérieure, elle n'acquiert la parole qu'à la fin du roman avec un autre animal.

Dans L'arrache-coeur, les animaux ont une position égale à celle de l'homme, bien qu'ils soient muets ; ce sont leurs actes, leurs attitudes qui les révèlent. Au début du roman, hommes et animaux vivent en bonne intelligence voire grande sympathie : "une chèvre sur le bord de la route, fit un signe avec ses cornes (...) Elles font toutes de l'auto-stop". Cependant, on découvre une vache décapitée, la tête fichée sur un pieu qu'accompagne l'écriteau : "la prochaine fois tu donneras plus de lait".

Ainsi les animaux sont nourrissants mais également responsables. Pour eux, pas de procès, mais essentiellement des sentences comme l'indique l'épisode de la crucifixion d'un étalon pour avoir fauté. Le faute se paie plus chère que le péché originel ; la sexualité apparaît comme intrinsèque à la nature humaine et non à la nature animale. L'homme fusionne corps et esprit alors que l'animal doit être capable de les séparer. L'instinct propre à l'animal est nié pour se voir subordonner à la raison. Crucifier un cheval, symbole des composantes animales de l'homme correspond à la projection d'un refoulement : l'animalité sexuelle. Ainsi, en imposant la raison, ces hommes justifient leur animalité.

A l'instar du monde animal, le végétal est humanisé. Le paysage se pare d'"une haute masse de pierre (...) appelait l'Hömme de Terre pour faire pièce à l'Hömme de Mer, son frère qui jaillissait de l'eau". Tant par le nom que par la forme et l'usage qu'en fait Clémentine (personnage phare du roman), le minéral sert les pulsions sexuelles, quant au monde animal, il demeure victime des pulsions destructrices humaines : "Tous les arbres. Tous avaient leur personnalité, leurs moeurs et leurs manies propres, mais tous étaient sympathiques". D'une sensibilité quasi-humaine, et pour le moins animal, ils sont élevés à ce noble rang par leur souffrance. En effet, abattre ces arbres devient synonyme de massacre : "Le tronc du dattier oscillait et à chaque oscillation, le rythme des cris s'accélérait(...) L'eucalyptus(...) ne criait pas ; il haletait comme un soufflet de forge fou. "L'air vibrait (...) des rugissements de colère et de douleur du massacre"

Animal et végétal sont d'autant plus sensé et sensibles qu'ils sont les innocentes victimes d'un monde humain cruel. Il s'agit presque d'un pléonasme dans la mesure où toute l'oeuvre s'articule autour de cette notion de cruauté. Cruauté liée dans l'épisode de la crucifixion à l'incapacité physique, à la faculté toute humaine d'ignorer le mal commis. Les hommes sont cruels car incapables de se différencier de la bête, d'accepter leur animalité. Cette cruauté s'adresse également aux autres hommes en adoptant le processus inverse : l'animalisation.

Si l'animal est tenu au rang d'homme, la proposition inverse reste absolument acceptable. Dans ce village étrange pour être si plein de cruauté, sévit chaque mercredi une coutume : "la foire aux vieux". Comprenons bienqu'ici, les victimes, sont des personnes âgées. Cette exhibition "témoigne du niveau des prix pour les humains" : "soixante francs l'Adèle (...) et pour ce prix-là pas de dent ! Une affaire." A la marchandisation de l'être humain correspond une caractérisation olfactive dégradante : "il sentait mauvais et les vieux plus encore(...) leurs bouches édentées aux chicots puants". Ils deviennent des objets. C'est l'amorce de l'objectivation, la réification. Elle concerne les êtres inutiles ou sans valeur de cette société. De fait cette attitude se retrouve à l'égard des apprentis que l'on laisse pourrir sur place : "une grosse mouche qui bourdonnait en cercle autour de la tête pâle de l'enfant mort".... 

Ce village ne semble respecter que les hommes et les femmes mariées. Ainsi, la sexualité devient maître du jeu. En effet, la foire au vieux est toute entière sous le signe de la trivialité, et souligne leur impuissance. Tous les éléments tendent à décrire une comunauté traditionnelle, c'est-à-dire dont les membres sont entièrement sous l'emprise de la coutume, et donc, par extension, incapable de réflexion et d'individualisme. L'individu est totalement nié car il s'agit d'une reproduction instinctive et massive. Ni raison, ni sensibilité ne trouvent leur place dans ce monde. 

La cruauté de ces hommes -puisqu'ils rient des souffrances qu'ils infligent- est quasiment excusée, ou pour le moins epliquée, par leur animalisation : l'animal ne fait pas souffrir par plaisir. Ce monde où l'humain, le végétal et l'animal fusionnent, déstabilise. L'être humain reste dominant puisqu'il parle et juge, cependant, il rejette toute responsabilité ou culpabilité.

Ce rejet porte sur un homme dont le nom n'est autre que celui de sa barque : "Je m'appelle La Gloïre. C'est le nom de la barque. Moi, je n'en ai plus." Dès sa première apparition, ce personnage est objectivé : "La barque s'agitait, roulait au gré de ses efforts". Les mouvements caractérisent l'objet, alors que l'homme s'inscrit dans la résistance. Il est l'unique personnage portraitisé du roman et possédant une généalogie. Tout le démarque des hommes du village : son aspect lui confère une certaine féminité s'opposnt à la virilité des villageois. Il est rasé, ce qui l'assimile au traître, celui qui n'a pas voulu se conformer aux moeurs. Il demeure le seul personnége doté d'expression, de sentiments, il est empli de tristesse de ce qu'il voit. Ses origines étrangères sont suffisantes pour lui valoir l'exclusion, et il porte la lourde charge de "digérer la honte de tout le village". "Il tenait entre ses dents un objet (...) Les choses mortes ou pourries. On les jette pour cela. Souvent on les laisse pourrir exprès pour pouvoir les jeter.Et je dois les prendre avec les dents. Pour qu'elles crèvent entre mes dents. Qu'elles me souillent le visage."

Jusque dans sa fonction, c'est la tête, le visage qui est focalisé. Par la prise de possession à l'aide de la mâchoire, c'est l'animalité qui point. L'assimilation devient double : avec la barque et avec les objets. L'animalité lui est imposé : on veut lui faire perdre la face, c'est-à-dire salir le divin qui est en lui. Il se pose en martyr, il expie pour les autres. Il s'apparente à la figure mythique de Charon et celle, expiatoire du pharmacôn. En effet; Charon est un personnage psychopompe, faisant traverser l'Achéron sur sa barque aux âmes mortes.

Selon Bachelard, la barque des morts éveille la conscience de la faute. Cette barque -La Gloïre- peut alors se voir tel un cercueil puisque toutes les choses dont elle se remplit sont mortes et que le côté humain de cet homme a été tué pour mieux l'animaliser. Cet animal n'est autre que le pharmacôn qui traversait la ville pour en recevoir tous les maux et dont les grecs faisaient offrande aux dieux. C'est bien ce qu'"il doit digérer, la honte de tout le village" ; cette figure de style proche de l'oxymore, lie les nourritures terrestres et spirituelles. Ce passage du sentiment à l'aspect physique, dévoile la facilité avec laquelle l'homme peut se défaire, "s'amnistier" de sa mauvaise conscience. Celle-ci se monnaye, donc se matérialise et, par conséquent, ne peut qu'échoir à la Gloïre, cet homme animalisé, objectivé, réifié, qui n'a même plus de nom propre, que l'on maltraite à souhait puisqu'il a le sentiment bannit : la honte. "Il vend de la gloire en échange de honte".

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"LA PRESSE FRANCAISE FAIT PREUVE D'UNE PARTIALITE REVOLTANTE ET NE TRAITE JAMAIS QUE DES MEMES SUJETS : LES HOMMES POLITIQUES ET LES AUTRES CRIMINELS" (Vian, of course...)

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