Pastiche/Parodie/Canular

La pratique hypertextuelle selon Genette

Hypotexte et hypertexte

Dans Palimpsestes, Genette élabore une théorie des pratiques hypertextuelles. Il définit l'hypertextualité comme le lien entre deux textes : le premiernommé hypotexte, antérieur au second, l'hypertexte. L'hypertexte dépend étroitement de l'hypotexte, et cette relation se différencie d'un commentaire. L'hypotexte correspond alors au texte source :

"toute relation unissant un texte B (hypertexte) à un texte A (hypotexte) sur lequel il se greffe d'une manière qui n'est pas celle du commentaire"

Genette éclaire l'idée de "parodie", grâce à l'hypertextualité. Il va définir ce terme en considérant les intentions des auteurs et les relations unissant l'hypotexte et l'hypertexte, mais également en remarquant la fonction de chacun de ces hypertextes.

Parodie, travestissement et pastiche

Au sujet de ces différentes formes hypertextuelles, Genette tient ces propos :

"la parodie littéraire s'en prend de préférence à des  textes courts."

"Il n'y a de pastiche que de genre, parce qu'imiter, c'est généraliser. La parodie ou le travestissement s'en prennent toujours à un ou plusieurs textes singuliers, jamais à un genre."

Pour lui, un texte peut être détourné de son objet, ou, peut subir une tranformation stylistique, ou, peut conserver le style et différencier l'objet. Le premier cas est une parodie pure, le second s'apparente au travestissement, quant au troisième, il représente le pastiche :

"[l'imitation] introduit un sujet vulgaire snas attenter à la noblesse du style, qu'ils conservent avec le texte ou le restitue par voie de pastiche."

Genette oppose donc la transformation de texte que la parodie :

"la lettre se voit plaisamment appliquée à un objet qui la détourne et la rabaisse"

et le travestissement, représentent :

"le contenu est dégradé par un système de transpositions stylistiques et thématiques dévalorisantes.",

à l'imitation, c'est-à-dire au pastiche satirique :

"[le texte ] se voit ridiculiser par un procédé d'exagération et de grossissement stylistique."

Relation et régime

Les intentions citées plus haut sont de deux natures : la transformation et l'imitation, Genette évoque la relation entre l'hypotexte et 'hypertexte.

La fonction des hypertextes complète leur relation et permet ainsi de former de nouvelles catégories. En effet, Genette distingue les fonctions -ou régimes - ludique, satirique et sérieuse. Le régime ludique est une mise en scène dont le seul but est le divertissement ; le régime satirique tend à la critique, à la volonté de ridiculiser ; quant au régime sérieux, il est une forme de dénonciation.

Genette énonce alors six formes hypertextuelles possibles, et précise qu'aucune n'est absolument définie, c'est-à-dire que les interférences peuvent être multiples. Les fonctions et structures des hypertextes qu'il propose sont les suivantes :

1 - une transformation au régime :

* ludique, c'est la parodie ;

* satirique, c'est le travestissement ;

*sérieux, c'est la transposition ;

2 - une imitation au régime :

* ludique, c'est le pastiche ;

* satirique, c'est la charge ;

* sérieux, c'est la forgerie ;

Cette mise au point de la pratique hypertextuelle était nécessaire. En effet, le constat de "parodie/pastiche" chez Sullivan devient moins évident. Ces deux appellations ne sont pas motivées par les mêmes fonctions, ou buts, alors que pour certains biographes, ces termes se valent plus ou moins et sont employés indiféremment.

De plus, Sullivan est un pseudonyme, ainsi les données se compliquent puisque nous sommes face à un auteur fictif.

La "parodie" dans le roman policier noir (2)

La notion de parodie/pastiche selon les biographes de Boris Vian

Jean d'Halluin, ami et éditeur de Vian, disait de J'irai cracher sur vos tombes qu'il s'agissait d'un "pastiche parfait". Dans son article, N.Simsodo analyse Et on tuera tous les affreux et Elles se rendent pas compte comme les romans étant :

"apparemment plus proches du polar (...) Ces deux avatars sont de joyeuses parodies irriguées de pataphysique et d'ironie délirante (...) [Ces romans] mettent en scène le non-sens et la volonté du dérisoire, le goût du délire rigolard."

Simsodo souligne un état d'esprit festif. Cette réflexion essentiellement sur le caractère cynique de Vian et sur son adhésion au groupement particulier, exacerbant ses capacités à rire de tout : la 'Pataphysique.

En 1898, dans Gestes et opinions du Docteur Faustroll, Jarry offre cette première définition :

"La pataphysique est la science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité."

En 1901, Jarry propose une seconde définition de la pataphysique, mot de création collective, selon Ubu, il s'agit d'une :

"assurance à disserter de omni re scibili, tantôt avec compétence, aussi volontiers avec absurdité, mais dans ce dernier cas suivant une logique d'autant plus irréfutable que c'est celle du fou ou du gâteux."

En 1929, René Daumal qui tenait la chronique intitulée "La Pataphysique du mois" dans la Nouvelle Revue Française, écrivait :

"Je soutiens et je sais que la 'Pataphysique n'est pas une simple  plaisanterie. Et si à nous autres pataphysiciens  le rire souvent secoue les membres, c'est lerire terrible devant cette évidence que chaque chose est précisément (et selon quel arbitraire !) telle qu'elle est et non autrement, que je suis sans être tout, que c'est grotesque et que toute existence définie est un scandale."

Pour lui, le rire du pataphysicien est "la seule expression humaine du désespoir".

L'appartenance de Boris Vian à la 'Pataphysique n'est donc pas surprenante ; même s'il se refusait à appartenir à un mouvement littéraire ou philosophe quelconque :

"Boris Vian , rebuté par un certain dogmatisme dont le surréalisme avait de tout temps été entouré, émanant totalement de celui qu'on appelait le "Pape" du surréalisme, et sans doute par refus de "s'engager" dans une voie définie, est toujours resté en marge du mouvement, aurait des membres duquel il aurait pu en fait facilement se joindre (ce qu'il fit d'une manière indirecte en s'associant au Collège de 'Pataphysique, qui comptait à ses débuts de nombreux ex-surréalistes."

D'ailleurs, lors de leur réunion, il arborait fièrement deux insignes de Promoteur Insigne de l'Ordre de la Grande Gidouille.

De plus, la conception de Et on tuera tous les affreux tient des jeux surréalistes des petits papiers :

"qui consistent, selon des règles diverses, à former à plusieurs une phrase introuvable ; la première qui ait été obtenu par ce procédé : "le cadavre exquis boira le vin nouveau"."

De nos jours le terme de 'Pataphysique est synonyme d'"absurde", de "bizarre".

Aucune de ces deux approches des biographes de Vian ne distinguent clairement la limite ou la différence entre les notions de parodie et de pastiche.

Dans sa thèse sur Boris Vian, Rybalka utilise le terme de parodie pour les titres. En effet, il remarque que J'irai cracher sur vos tombes et Elles se rendent pas compte sont des titres parodiques dans la mesure  où le premier se réfère au livre de Job, XIII, 14 : "J'ai pris ma chair entre mes dents et j'ai mis mon âme dans ma main", le second rappelant la prière christique "[Pardonnez le] car ils ne savent pas ce qu'ils font".

Ces remarques postulent un rapport ironique de Boris Vian à la religion. Cet esprit se retrouve dans l'Arrache-coeur, lorsque le curé doit "vendre" sa messe en proposant "un spectacle de luxe" dans une église où l'on découvre "Jésus se tapant un livre de rouge".

Cette forme comique s'apparente au burlesque qui désigne :

"l'explication des choses les plus sérieuses par des expressions tout à fait plaisantes et ridicules, il s'agit d'un style bas"

Ce style bas, ce renversement es valeurs annonce la notion carnavalesque chez Bakhtine que nous aobserverons parallèllement à la notion d'imitation.

On peut soutenir que cette parodie par les titres est satirique. Pour Rybalka, Et on tuera tous les affreux est le roman le plus parodique, mais il ne marque aucune définition exacte de cette dénomination.

Si l'on poursuit ce cheminement, nous remarquons que ces constats s'appliquent également à l'onomastique. En effet, dans Et on tuera tous les affreux, le personnage principal : Bailey, est l'homonyme du détective de Chase dans : Pas d'orchidées pour Miss Blandish, et Douze chinetoques et une souris.

La ressemblance s'en tient à cet unique point puisque le Bailey de Sullian est beau, riche et joue l'apprenti détective, alors que celui de Chase est physiquement insignifiant mais, s'affirme en tant  que privé reconnu depuis le démantèlement de la bande Grisson dans Pas d'Orchidées pour Miss Blandish.

Nous avons également noté la ressemblance patronymique de Dan Parker,personnage, et  DAniel Parket, président du Cartel d'Action morale.

A propos de Et on tuera tous les affreux, Lapprand remarque :

"Plusieurs personnes de l'entourage de Boris Vian présentes dans la fiction, comme si Sullivan retrouvait le Vian de Vercoquin et le Placton , roman dans lequel ce procédé narratif était abondamment amployé : il s'agit de Mike Bokanski, JEff Devay, Ozeus Pottar, Markus Schutz et Douglas Truck, qui sont les  transpositions respectives de : Michel-Maurice Bokanowski, JEan-françois Devay(...), Ozeus Pottar (...), Marcel-Paul Schutzenberger, et enfin Alexandre Astruc."

Traductions et pseudo-traductions

Lapprand propose une autre application des termes de parodie/pastiche, plus proche de la théorie de Genette. Dans sa biographie critique, il oppose les traductions parodiques auxpastiches des pseudo-traductions.

Il rappelle que dans une traduction :

"En principe le traducteur doit s'effacer au maximum derrière sa traduction et ne pas intervenir personnellement."

Son travail propose de mettre en avant les interventions personnelles de Boris Vian dans ses traductions de Chandler :

"Vian empreint sa traduction d'une certaine dimension parodique, en y insérant çà et là des passages librement interprétés, voire rajoutés, faisant ainsi à l'occasion glisser le régime de la transposition de "sérieux" à "ludique" et rapprochant ainsi inexorablement ses traductions  (parodies) de ses pseudo-traductions (pastiches)."

Le syntagme "pastiche de pseudo-traductions" signifie que les romans ded Sullivan traduits par Vian ne sont que des pastiches du genre policier. Nous analyserons cette proposition après avoir expliqué la pratique hypertextuelle selon Genette.

Lapprand constate ainsi une vingtaine de passages parodiques dans la traduction du roman de Chandler : La Dame du Lac . Il les classe selon les trois types suivants : l'amplification marque l'exagération, l'interprétation ludique souligne une intervention personnelle, et l'emploi d'un terme inattendu ans la traduction d'un roman policier américain : 

"Amplification : "A hangover like seven Sweden" > "une gueule de bois de vingt-cinq Polonais" ; en français populaire on dit "saoul comme un Polonais, cependant Vian est le seul responsable du passage de 7 à 25 individus (...) 

Interprétations ludiques : "He wore the same clothes he had worn that afternoon, with the addition of a leather jerkin wich must have been new once, say about the time of Grover Cleveland's first term." > Il portait le même vêtement que dans l'après-midi, avec en plus, un blouson de cuir qui devait avoir été neuf, disons du temps d'Abraham Lincoln ; le changement de président des Etats-Unis pourrait à première vue s'expliquer par le fait que le premier serait quasiment inconnu pour les Français, alors que le second serait plus évocateur pour un lecteur français. Or, il se trouve que Chandler a délibérément choisi Cleveland parce qu'il a été un président relativement insignifiant dans l'histoire des Etats-Unis. Vian respecte approximativement la datation mais détruit l'effet visé.

Emploi d'un terme inattendu : "Course we know" > "turellement qu'on le sait" ; malgré le souci de respecter l'aphérèse (...) "turellement" évoque (...) davantage un personnage de Raymond Queneau. CE terme inattendu devait provoquer un effet de comique chez le lecteur des années 40..."

 Ces interventions personnelles du traducteur ne sont pas condamnables, G.Genette cite ainsi Paulhan :

"il faut obtenir du lecteur qu'ilsache entendre en cliché la traduction comme avait dû l'entendre le lecteur, l'auditeur primitif, et à tout instant revenir de l'image ou du détail concret, loin de s'y attarder."

Ainsi, toute traduction est une pratique hypertextulle assimilable à la parodie la plus neutre. La présence de Vian dans ses traductions est donc naturelle ; de plus, Vian et ses traductions ont participé au développement du romanpolicier en France.

Lapprand reconnaît "un travil sur le langage (...) tout en restant dans l'ensemble fidèle au texte américain". Il note cependant que cette préatique est le refus d'endosser totalement le rôle de traducteur et reflète un trait de caractère de Boris Vian


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Je suis charlie

"LA PRESSE FRANCAISE FAIT PREUVE D'UNE PARTIALITE REVOLTANTE ET NE TRAITE JAMAIS QUE DES MEMES SUJETS : LES HOMMES POLITIQUES ET LES AUTRES CRIMINELS" (Vian, of course...)

Auteur, visionnaire... grand homme, à n'en pas douter

Il semble effectivement que les mots doivent toujours se battre pour justifier leur existence. Peut être pouvons nous apprécier simplement la musicalité et les clins d'oeil qu'ils nous livrent.

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