écriture

Le Pseudonyme : une motivation pour la classification des oeuvres sullivanesques

Le pseudonyme chez Vian

L'usage des pseudonymes est presque un trouble obsessionnel chez Boris Vian. Lapprand en dénombre une vingtaine :

  • Joëlle du Beausset
  • Andy Blackshick
  • Xavier Clarke
  • S.Culape
  • Aimé Damour
  • Michel Delaroche
  • Bison (Du)ravi
  • Zéphirin Hanvélo

...

Cette pratique apparaît dès 1944, mais comme nous l'avons noté d'autres auteurs de romans policiers noirs américains sont des adeptes du pseudonyme. Ainsi Chase/Raymond, était aussi : James L.Doherty, Raymond Marshall, Ambrose Grant.

Nous avons soulevé précédemment le problème d'une identité propre à Sullivan. Cet auteur est fictif et n'existe donc que par l'oeuvre qu'il signe. Boris Vian est le créateur de Vernon Sullivan. Le problème est que Sullivan existe à partir du moment où Vian cesse d'être.

Au-delà de toutes interprétations psychologiques ou interprétations littéraires, l'utilisation du pseudonyme peut poser problème lorsqu'il s'agit de classer l'oeuvre dans un genre ou un courant. De plus, l'imitation n'existe qu'en fonction d'un texte source produit par un auteur réel, or, avec Sullivan, nous sommes confrontés à un auteur fictif. Donc, quelle valeur peut-on accorder à cette probable source ?

Dans sa biographie, Lapprand soulève le problème suivant: 

"Mais alors dans quelle mesure pouvons-nous parler de pastiche, l'hypotexte étant ici, pour reprendre le terme de Genette, "imaginaire" ? (...) Tout se passe comme si les deuxpremiers se présentaient comme des pastiches de traduction, et les deux seconds des pastiches du genre. Dans le premier sous-ensemble, on a deux romans où la composante de persuasion est forte ; et, dans le second sous-ensemble, puisque cette composante n'a plus de raison d'être, l'aspect de pastiche se reporte au genre policier tout entier, ce qui fait que ces romans se présentent comme des caricatures loufoques d'un imaginaire "archi-roman policier"."

A notre tour, nous tenterons de catégoriser ces romans selon les termes "genettiens".

J'irai cracher sur vos tombes, le faux littéraire ?...

Pour Lapprand, les anglicismes et les pseudo-maladresses de traduction sont le signe du pastiche imaginaire, puisqu'ils valideraient l'existence d'un potentiel texte-source. Il dresse la liste suivante :

    • "Sûr ! dit-elle" calqué sur l'interjection "Sure !"
    • "Vous me le ferez ?", calqué sur : "Will you do it to me ?", c'est-à-dire "faire l'amour"
    • "Je suis Sally" calqué sur "I'm Sally" au lieu de "je m'appelle Sally"

Toutefois, les définitions proposées précédemment par Genette permettent une nouvelle catégorisation. Cependant, si l'on considère que Sullivan est un auteur fictif, alors ces pratiques hypertextuelles deviennent imaginaires. Cette comparaison renforce l'idée - et le fait - de supercherie. Vian/Sullivan s'amuse ; n'oublions pas que cette duperie créera un vrai-faux manuscrit.

J'irai cracher sur vos tombes est selon la classification genettienne un faux-littéraire :

"Le texte imitatif lui-même n'est pas identifié comme tel - et passe donc pour un texte authentique (...) [on parle de] faux-littéraire ou d'apocryphe lorsque l'imitateur est seul à rire avec ses amis et complices s'il en a, aux dépends de tout le monde et particulièrement des prétendus experts.

Si l'auteur rit (sous cape) de l'incompétence de ses lecteurs et de la réussite de la supercherie, il n'en a pas moins produit, comme objet de consommation, une imitation sérieuse, fonctionnant comme un "inédit"."

A la lecture de ces propos et en considérant l'affaire de ce roman, causes et conséquences, J'irai cracher sur vos tombes correspond exactement à cette définition. Même les lecteurs les plus compétents n'ont constaté la supercherie. L'utilisation du pseudonyme ne peut être remise en question puisqu'elle est partie intégrante de cet apocryphe. Ce roman fonctionne et fut présenté comme un inédit.

Pestureau objectera la parenté stylistique de ce roman :

"le seul rapport étroit entre SUllivan et Cain (...) me semble le monologue ininterrompu de J'irai cracher sur vos tombes, reproduisant les dialogues à travers la pensée de Lee, et cédant à un récit "extérieur"pour le seul dénouement (...) puis l'imbrication du récit à la première personne et du récit objectif (...) dans Les morts ont tous la même peau."

Ici nous retiendrons la réussite du canular qui a permis de présenter ce roman comme une oeuvre authentique.

Les morts ont tous la même peau : le pastiche imaginaire du faux littéraire

En revanche, Les morts ont tous la même peau est un pastiche. Mais il faut préciser cette dénomination. Comme le précise Genette : "les romans signés "Vernon Sullivan", où Boris Vian s'inspire largement du thriller américain", il s'agit d'un pastiche imaginaire puisque l'auteur n'existe pas. Notons que l'idée de "thriller", notion qui apparaît erronée au regard des définitions exposées dans de précédents billets, correspond à celle du roman noir américain.

En effet, dans ce roman, agresseur et victime fusionnent dans le personnage de Dan Parker, looser - personnage caractéristique du roman noir et non du roman à suspense.

Genette définit comme suit le pastiche imaginaire :

"l'auteur y forge de toutes pièces un idiolecte jusqu'alors inconnu qui ne provient d'aucun texte préexistant et ne médiatise donc aucune relation transtextuelle."

Ce linguiste met l'accent sur l'idiolecte, c'est-à-dire des expressions, un langage propre à l'auteur, ainsi que sur la négation de tout rapport avec une quelconque oeuvre qui lui précède.

Il est à présent possible de parler de pastiche, dans la mesure où l'hypotexte J'irai cracher sur vos tombes existe. CEpendant, un problème se pose : s'agit-il de l'autopasticheinvolontaire de Sullivan, ou du pastiche volontaire de Boris Vian ?

Le travestissement imaginaire : Et on tuera tous les affreux, et son pastiche : Elles se rendent pas compte

L'écriture de Et on tuera tous les affreux s'apparente au jeu de rôle. Ce roman est né d'une écriture plurielle, c'est-à-dire une écriture de groupe :

"Les choses se compliquent davantage lorsqu'un pastiche de groupe est attribué à un auteur fictif, censé synthétiser les différents individus constitutifs du groupe, ou, si l'on préfère, incarner l'esprit du groupe."

Sullivan, auteur fictif, perd toute sa crédibilité : thèmes et style sont malmenés. Le pacte de pastiche, c'est-à-dire le pacte liant le lecteur à l'auteur réel du roman, semble apparaître enfin. Vian laisse certains signes trahissant la véritable identité de ce pseudonyme.

Le roman Et on tuera tous les affreux trouve une hypotextualité dans les romans policiers noirs américains, puisque tous les éléments apparaissent : détective, femme fatale, criminel, ville ; toutefois la signature de Sullivan nous amène à le considérer comme un travestissement imaginaire.

Ce roman pose le problème de l'identité du pseudonyme : 

"l'auteur fictif peut aussi, au gré de l'auteur réel, se condenser en une personnalité littéraire autonome pourvue d'une thématique et/ou d'un style propre."

Si J'irai cracher sur vos tombes et Les morts ont tous la même peau forment un duo imaginaire mais crédible, l'apparition de Et on tuera tous les affreux choque. LEs thèmes et le style propres à Sullivan s'effacent totalement et laissent place à ceux d'un  roman policier travesti.

Ici, la détermination est acceptable, aux éléments cités, s'ajoutent l'apparition du FBI, de clones, d'île semblable à l'abbaye de Thélème et un système de traque/cavale utilisé à outrance. Cependant, nous avons expliqué dans notre seconde partie les motivations de Boris Vian face à l'écriture de romans policiers : un besoin impératif d'argent et, pour l'occasion, prouver que l'écriture d'un roman policier ou d'un roman noir est accessible à tous.

Le roman Et on tuera tous les affreux, par son écriture de groupe qui rappelle des petits papiers surréalistes, se moque ouvertement et froidement des attentes d'un public et d'un critique trop puritaine.

Selon la logique précédente Elles se rendent pas compte est le pastiche vianesque d'un travestissement imaginaire, ou, l'autopastiche involontaire de Sullivan.

Cette évolution de l'oeuvre sullivanesque permet d'affirmer et d'accepter le contrat de pastiche.


La pratique hypertextuelle selon Genette

Hypotexte et hypertexte

Dans Palimpsestes, Genette élabore une théorie des pratiques hypertextuelles. Il définit l'hypertextualité comme le lien entre deux textes : le premiernommé hypotexte, antérieur au second, l'hypertexte. L'hypertexte dépend étroitement de l'hypotexte, et cette relation se différencie d'un commentaire. L'hypotexte correspond alors au texte source :

"toute relation unissant un texte B (hypertexte) à un texte A (hypotexte) sur lequel il se greffe d'une manière qui n'est pas celle du commentaire"

Genette éclaire l'idée de "parodie", grâce à l'hypertextualité. Il va définir ce terme en considérant les intentions des auteurs et les relations unissant l'hypotexte et l'hypertexte, mais également en remarquant la fonction de chacun de ces hypertextes.

Parodie, travestissement et pastiche

Au sujet de ces différentes formes hypertextuelles, Genette tient ces propos :

"la parodie littéraire s'en prend de préférence à des  textes courts."

"Il n'y a de pastiche que de genre, parce qu'imiter, c'est généraliser. La parodie ou le travestissement s'en prennent toujours à un ou plusieurs textes singuliers, jamais à un genre."

Pour lui, un texte peut être détourné de son objet, ou, peut subir une tranformation stylistique, ou, peut conserver le style et différencier l'objet. Le premier cas est une parodie pure, le second s'apparente au travestissement, quant au troisième, il représente le pastiche :

"[l'imitation] introduit un sujet vulgaire snas attenter à la noblesse du style, qu'ils conservent avec le texte ou le restitue par voie de pastiche."

Genette oppose donc la transformation de texte que la parodie :

"la lettre se voit plaisamment appliquée à un objet qui la détourne et la rabaisse"

et le travestissement, représentent :

"le contenu est dégradé par un système de transpositions stylistiques et thématiques dévalorisantes.",

à l'imitation, c'est-à-dire au pastiche satirique :

"[le texte ] se voit ridiculiser par un procédé d'exagération et de grossissement stylistique."

Relation et régime

Les intentions citées plus haut sont de deux natures : la transformation et l'imitation, Genette évoque la relation entre l'hypotexte et 'hypertexte.

La fonction des hypertextes complète leur relation et permet ainsi de former de nouvelles catégories. En effet, Genette distingue les fonctions -ou régimes - ludique, satirique et sérieuse. Le régime ludique est une mise en scène dont le seul but est le divertissement ; le régime satirique tend à la critique, à la volonté de ridiculiser ; quant au régime sérieux, il est une forme de dénonciation.

Genette énonce alors six formes hypertextuelles possibles, et précise qu'aucune n'est absolument définie, c'est-à-dire que les interférences peuvent être multiples. Les fonctions et structures des hypertextes qu'il propose sont les suivantes :

1 - une transformation au régime :

* ludique, c'est la parodie ;

* satirique, c'est le travestissement ;

*sérieux, c'est la transposition ;

2 - une imitation au régime :

* ludique, c'est le pastiche ;

* satirique, c'est la charge ;

* sérieux, c'est la forgerie ;

Cette mise au point de la pratique hypertextuelle était nécessaire. En effet, le constat de "parodie/pastiche" chez Sullivan devient moins évident. Ces deux appellations ne sont pas motivées par les mêmes fonctions, ou buts, alors que pour certains biographes, ces termes se valent plus ou moins et sont employés indiféremment.

De plus, Sullivan est un pseudonyme, ainsi les données se compliquent puisque nous sommes face à un auteur fictif.

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"LA PRESSE FRANCAISE FAIT PREUVE D'UNE PARTIALITE REVOLTANTE ET NE TRAITE JAMAIS QUE DES MEMES SUJETS : LES HOMMES POLITIQUES ET LES AUTRES CRIMINELS" (Vian, of course...)

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